Le tapa n’est pas simplement une étoffe végétale. Il est une archive vivante, une surface de mémoire et un langage matériel à travers lequel les sociétés océaniennes ont inscrit leurs cosmologies, leurs généalogies, leurs relations au vivant et leurs systèmes de transmission. Né du battage des fibres internes du aute (Broussonetia papyrifera), du ‘uru (Artocarpus altilis), du mati (Ficus tinctoria) ou encore des banyans comme le ‘ōrā Tahiti, le tapa porte en lui une connaissance incarnée du territoire : celle des plantes, des saisons, des cycles lunaires, des gestes et des corps.
Hinatea et Moe aiment souligner que dans les mondes polynésiens anciens, le tapa agissait comme une seconde peau cosmologique. Il accompagnait les corps à travers toutes les étapes de l’existence: naissance, rites de passage, alliances, cérémonies, deuils et mort. Reliant l’individu à une écologie sociale, spirituelle et territoriale plus vaste. Imprégnées d’huiles parfumées, certaines étoffes accompagnaient les pratiques funéraires et participaient aux passages entre visible et invisible. D’autres recouvraient des objets investis de mana, tels que les ti‘i ou les pahu, activant le tapa comme interface vibratoire entre les mondes humains, ancestraux et spirituels.
À travers ses textures, ses pigments, ses odeurs et ses rythmes de fabrication, le tapa relevait déjà d’une forme de connaissance océanienne vivante, transmise non seulement par la parole, mais aussi par les matières, les gestes et les fréquences du corps. Chaque étoffe portait alors la mémoire des plantes dont elle provenait, les temporalités du territoire et les traces des mains qui l’avaient fabriquée. Une véritable mémoire.
Aujourd’hui, les pratiques contemporaines du tapa ne cherchent pas uniquement à préserver une tradition. Elles participent à une réactivation des savoirs liés aux étoffes végétales dans une perspective profondément contemporaine. Le tapa devient alors un espace de recherche, d’expérimentation et de création où matière, performance, archives et territoire se rencontrent et ne cessent d’évoluer ensemble.
Dans la pratique développée par le duo, le tapa est envisagé comme un matériau vivant dont chaque étape de fabrication fait partie intégrante de l’œuvre : la plantation des aute, l’entretien des jardins textiles, la fabrication des outils, le battage des fibres, les teintures naturelles réalisées à partir de matériaux pré-européens, les recherches dans les collections muséales et la création de motifs contextuels inspirés des réalités polynésiennes.
Le tapa devient ainsi une archive incarnée où les savoirs circulent à travers les gestes, les corps et les expériences sensibles plutôt qu’à travers les seules institutions écrites. Les étoffes ne sont plus considérées comme des objets ethnographiques figés, mais comme des surfaces actives capables de porter des récits, des résistances et de nouvelles projections.
Cette approche s’inscrit dans une vision qui dépasse la simple conservation patrimoniale. Elle affirme le tapa comme un langage contemporain à part entière capable de dialoguer avec les enjeux écologiques, politiques, spirituels et artistiques actuels. À travers performances, installations, recherches et créations textiles, Hinatea et Moe développent ainsi une pratique située entre mémoire ancestrale et futurs océaniens : Ancestral Futures from Tahiti.