Dans l’atelier, le silence est ponctué par le frottement du pinceau sur le tapa et le rythme sourd des fibres battues. Penchée sur une grande étoffe de tapa, Hinatea dessine lentement des motifs inspirés par les récits anciens, les mythes fondamentaux, les éléments naturels et les mémoires du grand Océan Pacifique. À quelques mètres d’elle, Moeava travaille le bois, prépare les outils et revient du fa‘a‘apu, leur jardin, les bras chargés d’aute, le mûrier à papier utilisé pour fabriquer les étoffes végétales. Ensemble, ils forment aujourd’hui un duo artistique indissociable.
C’est cette vision commune qui marque un tournant dans leur parcours : leur univers se déploiera désormais à travers ce nouvel espace, hinateaetmoe.com, pensée comme un espace vivant dédié au tapa revival, à la recherche culturelle, à l’art contemporain et aux performances rituelles et aux savoirs liés à la terre.
Avant le tapa, il y a eu la danse. Formée auprès de Makau Foster puis de Manouche Lehartel, Hinatea Colombani participe très jeune à des tournées internationales avant de devenir assistante à l’école de danse Tamariki Poerani. En 2008, elle fonde sa propre école de danse traditionnelle : Matehaunui. Et rapidement, elle ressent le besoin d’aller plus loin que la scène. Derrière chaque gestes, elle cherche un sens, une histoire, une origine.
Cette curiosité devient un véritable moteur. Elle passe des heures dans les bibliothèques, s’intéresse aux traditions orales, aux pratiques agricoles, aux chants, aux savoirs anciens. Ses élèves ne dansent plus seulement : ils découvrent les lieux culturels, les percussions, le fa‘a‘apu et les liens profonds entre création et territoire. « Danser pour danser ne m’intéresse pas. J’ai besoin de comprendre ce que racontent les gestes », explique-t-elle.
En 2016, Hinatea et Moe fondent ensemble le Centre Culturel ‘ARIOI à Papara. Ils réhabilitent eux-mêmes un lieu avec des matériaux recyclés et y inscrivent une philosophie simple : « ‘A tomo mai, ‘a ata, ‘a here » — entre, souris et aime. Très vite, le centre devient un espace de transmission où se croisent habitants, voyageurs, artistes et passionnés de culture océanienne.
Mais derrière cette aventure culturelle se cache aussi une relation très intime à la terre. Tandis qu’Hinatea développe les dimensions narratives, performatives et visuelles du tapa, Moe ancre leur pratique dans le vivant. Il cultive les plantes textiles et tinctoriales, veille sur les cycles lunaires, fabrique les outils de battage et entretient une relation quotidienne avec le fa‘a‘apu. Chez lui, la création commence dans la terre humide, au contact des arbres, des fibres et des saisons.
Le tapa devient alors bien plus qu’un artisanat : un langage vivant. Une manière de reconnecter matière, mémoire et territoire.
Grâce à leurs voyages et aux rencontres à travers le Pacifique, le couple approfondit ses recherches sur les traditions du barkcloth océanien. Ensemble, ils expérimentent les fibres, les pigments naturels, les techniques anciennes et les formes contemporaines. Leur travail attire progressivement l’attention d’institutions culturelles et artistiques internationales, tout en restant profondément enraciné à Tahiti.
Pendant la pandémie de COVID-19, alors que les activités culturelles s’arrêtent brutalement, ils imaginent ‘Arioi Access afin de continuer la transmission malgré la fermeture des frontières. Pour eux, la culture doit circuler, évoluer et rester accessible.
Aujourd’hui, leur pratique entre dans une nouvelle phase. Ensemble, ils développent une vision du tapa comme médium d’art contemporain, archive vivante et outil de réappropriation culturelle. Moe cultive, récolte, construit et prépare la matière ; Hinatea compose les récits visuels, les performances et les motifs ; tous deux créent les étoffes ensemble dans un dialogue permanent entre geste artistique et connaissance du vivant. De cette approche est né un courant artistique qu’ils nomment aujourd’hui le « tapanisme ». Le tapanisme désigne une manière globale de penser et de vivre le tapa : une relation continue entre humains, plantes, territoires, cycles naturels et mémoire culturelle. Le tapa n’est alors plus uniquement considéré comme un objet fini, mais comme l’aboutissement d’un écosystème vivant et d’un engagement quotidien. Le tapanisme intègre ainsi toutes les étapes du processus : la plantation et l’entretien hebdomadaire des aute (mûriers à papier), l’observation et l’intégration des saisons et des cycles lunaires dans la pratique, la fabrication des outils, la récolte des plantes, le battage, le séchage, ainsi que la préparation de teintures réalisées exclusivement à partir de matériaux 100% naturels et de ressources connues avant les contacts européens. Cette démarche inclut également des recherches historiques et scientifiques, l’étude des collections muséales océaniennes, l’expérimentation de techniques anciennes et la création de motifs contextuels inspirés des réalités contemporaines polynésiennes. À travers le tapanisme, Hinatea et Moe défendent l’idée que le tapa ne peut être dissocié de son environnement culturel, écologique et spirituel. Chaque œuvre devient ainsi une archive vivante : le témoignage d’une relation à la terre, au temps, aux ancêtres et aux transformations du monde océanien contemporain.
Ils ont travaillé également sur une étude commandée par l’AFD autour de la viabilité économique, écologique et sociale d’une filière tapa en Polynésie française. À travers leurs recherches, leurs œuvres et leurs projets futurs, ils défendent une autre manière de penser la création : plus lente, plus enracinée et profondément liée aux savoirs du Pacifique.
Le couple mène également une étude commandée par l’Agence Française de Développement (AFD) autour de la viabilité économique, écologique et sociale d’une filière tapa en Polynésie française. Cette recherche a mis en lumière l’ampleur de la perte des savoirs liés au tapa dans les îles de la Société et dans le Pacifique, mais aussi l’urgence de structurer une véritable filière locale. Pour eux, préserver cette pratique millénaire ne peut pas reposer uniquement sur quelques artistes ou passionnés : il est nécessaire de recréer des réseaux de transmission, de culture des plantes, de fabrication des outils, de recherche, de création et de médiation culturelle afin d’assurer une continuité vers le futur. À travers leurs œuvres, leurs recherches et leurs projets internationaux, Colombani et Meder défendent une autre manière de penser la création : plus lente, plus enracinée et profondément liée aux savoirs du Pacifique.
Cette démarche artistique s’accompagne également d’un retour affirmé vers le monde académique. Après plusieurs années consacrées à la transmission culturelle, à la danse et au tapa, Hinatea Colombani reprend ses études au sein du Master « Art, Culture, Environnement et Patrimoine Polynésien » de Université de la Polynésie française. Ce parcours lui permet de structurer et approfondir ses recherches autour des pratiques artistiques océaniennes, des savoirs autochtones et des enjeux contemporains liés à la transmission culturelle et aux collections muséales ex situ.
Ses recherches se situent à la croisée de la création contemporaine, du travail de terrain et de l’étude critique des institutions patrimoniales. Elle s’intéresse notamment à la place du tapa dans les musées occidentaux, aux dynamiques de réappropriation culturelle, ainsi qu’aux liens entre pratiques vivantes, mémoire et représentations des sociétés océaniennes. Une part importante de son travail porte également sur la figure de Mai, aussi connu sous le nom d’Omai, premier Polynésien à voyager jusqu’en Angleterre au XVIIIe siècle. À travers l’étude des archives, des collections et des récits muséaux liés à Mai, elle interroge les regards portés sur les corps océaniens, les circulations culturelles et les récits construits autour des premiers contacts entre le Pacifique et l’Europe.
Ce dialogue constant avec chercheurs, conservateurs et institutions internationales nourrit aujourd’hui la pratique développée par Hinatea et Moe. Entre recherche de terrain, étude des collections, création contemporaine et réactivation des savoirs liés au tapa, ils construisent une approche profondément ancrée dans le vivant et les réalités culturelles océaniennes contemporaines.
Leur ambition est simple : faire du tapa une pratique contemporaine, vivante et désirable. Non pas figée dans le passé, mais tournée vers l’avenir. Une manière, comme ils aiment le dire, de « raviver les traditions et rendre la culture vivante ».