Réactiver le tapa comme archive vivante du Pacifique
Site officiel de la Biennale de Sydney : www.biennaleofsydney.art
À travers leur pratique artistique, Hinatea Colombani et Moeava Meder développent une approche du tapa située à la croisée de la création, de la recherche, du vivant et de la réactivation culturelle. Ensemble, ils participent à redonner une présence active au tapa tahitien dans les espaces artistiques et institutionnels océaniens et internationaux. Photo: https://workdrive.zohoexternal.com/external/608f8f7d6341c59771f38f04e9eb036a3c08e42afa7543922d60fd47d7ce8907/download
Leur travail repose sur une complémentarité profondément organique. Moe ancre la pratique dans la relation à la terre : culture des aute (mûriers à papier), entretien des jardins textiles et tinctoriaux, fabrication des outils, connaissance des cycles naturels et préparation des matières. Hinatea développe quant à elle les dimensions visuelles, performatives et narratives du tapa à travers la création de motifs contextuels, les installations, les performances rituelles et les recherches muséales. Ensemble, ils envisagent le tapa non comme un objet figé, mais comme une matière vivante, une archive incarnée et un langage capable de porter les réalités océaniques contemporaines.
« Le tapa est un fil conducteur entre passé, présent et futur. Il porte la mémoire des corps, des plantes, des territoires et des relations humaines. »
Leur pratique prend forme entre la vallée de O Piriroa et Centre Culturel ‘ARIOI à Papara, lieu qu’ils ont cofondé comme espace de transmission, de création et d’expérimentation autour des savoirs océaniens. C’est dans ce laboratoire vivant qu’ils développent depuis plusieurs années une réflexion autour du tapa revival, de la réactivation des savoirs liés au barkcloth et de ce qu’ils nomment aujourd’hui le « tapanisme » : une approche globale intégrant la relation aux plantes, aux gestes, aux cycles lunaires, aux pigments naturels, aux archives et aux pratiques cérémonielles.
Cette démarche a progressivement trouvé un écho au sein des réseaux de tapa makers du Pacifique et des institutions artistiques internationales. En 2024, Hinatea Colombani devient la première tapa maker tahitienne invitée à la Biennale de Sydney, événement majeur de la scène artistique océanienne et internationale.
À cette occasion, elle présente deux grandes œuvres de tapa réalisées à travers plusieurs temps de création collaborative entre Tahiti et Aotearoa, dans le cadre de l’exposition Ten Thousand Suns, sous le commissariat de l’artiste et tapa maker māori Nikau Hindin. Installée dans l’espace monumental de White Bay Power Station à Sydney, l’exposition réunissait plusieurs artistes et tapa makers du Pacifique autour d’une réflexion commune sur les matérialités océaniques, les savoirs autochtones et les futurs ancestraux. Site officiel de la Biennale de Sydney : www.biennaleofsydney.art
Mais au-delà de l’événement artistique, cette expérience fut avant tout une aventure profondément humaine. Derrière la visibilité internationale et l’intensité du monde des biennales, le collectif a également traversé des tensions, des déséquilibres et l’absence d’un véritable leadership artistique capable de porter humainement le groupe. Dans cet environnement parfois brutal, la force des liens entre les makers est devenue essentielle.
Face aux complexités du projet, l’amitié, l’amour et la solidarité entre Rongomai Grbic-Hoskins, Hina Puamohala Kneubuhl Kihalaupoe, Ebonie Fifita-Laufilitoga-Maka Fungamapitoa, Moe et Hinatea ont permis au collectif de tenir le cap malgré les fragilités internes du projet. Cette expérience a révélé combien les relations humaines demeurent au cœur des pratiques océaniques : transmission, écoute, soin et respect mutuel deviennent parfois plus importants encore que les institutions elles-mêmes.
Le soutien des structures partenaires et des institutions, notamment celui de la Fondation Cartier pour l’art contemporainsous le patronage de Hervé Chandès, a néanmoins permis d’apaiser une partie des tensions et de maintenir un cadre de création favorable malgré les difficultés de management rencontrées au sein du projet.

Cette aventure a surtout profondément marqué le duo humainement. Elle leur a rappelé l’importance d’ancrer leurs pratiques dans leurs propres valeurs et de préserver leur intégrité dans des contextes artistiques internationaux parfois complexes. Car derrière les grandes institutions, les expositions et les discours curatoriaux, demeurent avant tout des relations humaines, des vulnérabilités et des choix éthiques.
Au-delà des œuvres présentées, Hinatea et Moe retiennent surtout la naissance de liens puissants entre tapa makers du Pacifique. Des relations construites à travers les gestes, les fibres, les chants, les silences et les expériences partagées. Une constellation de « tapa sisters » reliant Tonga, Hawai‘i, Fiji, Aotearoa et Tahiti autour d’une même mémoire des plantes, du corps et de l’Océan.
Leur pratique se situe aujourd’hui entre création textile, performance rituelle, recherche académique et réactivation des savoirs liés au vivant. Une manière de penser le tapa non comme une trace du passé, mais comme une présence active capable d’habiter pleinement le présent et les futurs océaniens.
Deux œuvres monumentales présentées à Ten Thousand Suns
À l’occasion de l’exposition Ten Thousand Suns, présentée dans le cadre de la Biennale de Sydney, Hinatea Colombani et Moeava Meder ont présenté deux œuvres monumentales de tapa issues de leur pratique collaborative entre Tahiti et Aotearoa.
Ces pièces ont été réalisées à travers plusieurs temps de création collective mêlant fabrication des étoffes, recherches autour des pigments naturels, échanges entre tapa makers océaniens et expérimentations autour des gestes, des récits et des mémoires du Pacifique. Dans cette dynamique, Moe assure toute la dimension liée à la matière vivante — culture des fibres, préparation des supports, fabrication des outils et battage des étoffes — tandis qu’Hinatea développe les dimensions narratives, symboliques et visuelles des œuvres.
TE TĀURA — Les animaux totems
Format : 3 m × 1,10 m

Entre les chocs répétés des battoirs frappant les enclumes océaniennes, une tapa maker originaire de Tonga murmure un poème à l’ombre d’un arbre, près des rivages māori de Waiheke Island, en Aotearoa. Peu à peu, des présences apparaissent : un lézard, une araignée, un oiseau. Des figures silencieuses traversant les territoires, les rêves et les cosmologies océaniques.
À travers TE TĀURA, le duo explore les notions de signes, de présences invisibles et de relations spirituelles entre humains, animaux et environnement. L’œuvre agit comme une cartographie sensible des liens entre mémoire, territoire et vivant.
TE ‘URA RAHI ROA — Les phases de la lune
Format : 2,50 m × 1,20 m

Si le soleil éclaire le monde visible, la lune accompagne les rythmes invisibles. Dans cette œuvre, Hinatea et Moe interrogent les relations profondes que les sociétés polynésiennes entretiennent avec les cycles lunaires : agriculture, navigation, rituels, pêche, fabrication du tapa et temporalités du vivant.
À travers des motifs inspirés des phases de la lune et des mouvements cycliques du Pacifique, TE ‘URA RAHI ROAévoque une cosmologie où les corps, les plantes et les territoires demeurent intimement connectés aux fréquences lunaires.