Lorsque le portrait de Mai s’est fait attendre
Parfois, les œuvres arrivent avant les personnes. Parfois, elles se font attendre.
Lors de l’installation de l’exposition Tau o Mai au Fitzwilliam Museum de Cambridge, le célèbre portrait de Mai peint par Joshua Reynolds n’était pas encore présent dans la galerie lorsque les artistes océaniens commencèrent à investir l’espace. Autour de son absence se construisait déjà une attente particulière.
Dans les semaines précédant leur départ de Tahiti, Hinatea Colombani ressentit le besoin de collecter plusieurs éléments sans savoir précisément à quoi ils serviraient. Guidée par une intuition profonde, elle conserva de l’eau de mer prélevée à Raiatea, l’île natale de Mai. Elle recueillit également l’eau de pluie tombée lors de la dernière pleine lune précédant l’exposition, ainsi que de l’eau de la source Vaimā à Tahiti avant leur départ pour l’Angleterre.
Ce n’est qu’une fois arrivée à Cambridge que leur usage s’imposa.
24h avant l’arrivée du portrait, Hinatea et Moe accompagné des artistes du Savāge Klub, Miriama Bono et de Tahe procédèrent à un rituel de nettoyage et de préparation de l’espace. Les eaux furent réunies et utilisées pour purifier symboliquement la galerie. L’eau de Raiatea rappelait la terre d’origine de Mai. L’eau de pluie portait les cycles célestes de la lune et la mémoire du Fenua. Ensemble, elles reliaient les territoires, les temporalités et les présences. Quelques minutes seulement après la réalisation du rituel, alors que le portrait était toujours à Londres, l’équipe du musée du Fitzwilliam reçut enfin une confirmation positive : l’œuvre était en route et son installation pouvait désormais être programmée. Pour les artistes, cette coïncidence fut vécue comme un signe bienveillant, comme si les conditions de la rencontre venaient enfin d’être réunies.
Lorsque le portrait fut finalement installé, quelque chose semblait avoir changé. Il ne s’agissait plus seulement d’une œuvre du XVIIIᵉ siècle accrochée dans un musée européen. Il devenait la présence d’un homme revenu dialoguer avec les siens.
Autour de lui prirent place les tapa, les cerfs-volants, les sons, les récits et les créations contemporaines des artistes océaniens. L’exposition ouvrait alors un espace de rencontre entre les collections du musée et les voix vivantes du Pacifique. Pour le duo tahitien, ce moment demeure l’un des souvenirs les plus forts de Tau o Mai. Comme si l’espace avait dû être préparé avant que Mai ne puisse véritablement reprendre sa place.