Le tapa comme corps cosmologique et autobiographie du vivant

Dans le cadre de l’exposition collective ART HINE, Entre les lignes, présentée à la Galerie Winkler en mars 2025, Hinatea Colombani et Moeava Meder dévoilent un ensemble de trois pièces en tapa inspirées du texte Ta‘aroa, le livre des jours de Titaua Porcher : Te Pō, Rūmia et Ta‘aroa.
Pensé comme une traversée visuelle et organique, ce triptyque explore les états de gestation, d’enfermement, de mutation et d’émergence contenus dans le récit cosmogonique de Ta‘aroa. Mais plutôt qu’illustrer le mythe, le duo choisit de le faire dériver vers une lecture profondément intime, où création du monde et expérience biologique du corps féminin se superposent.
Dans Te Pō, la matière sombre absorbe la lumière comme une nuit primitive. Les signes flottent dans l’espace du tapa tels des cellules, des astres ou des fréquences invisibles. L’œuvre évoque un état suspendu : celui du silence avant la naissance, de l’attente avant la rupture.
Avec Rūmia, le regard se rapproche d’un espace plus intérieur. Les formes deviennent membranes, enveloppes, chairs protectrices. Le tapa semble retenir quelque chose qui cherche encore à éclore. La surface porte les traces d’une tension lente entre protection et confinement.
Puis vient Ta‘aroa. Une œuvre traversée par le mouvement, la fissure et l’expansion. Les motifs rayonnent, se fragmentent, explosent presque à la surface du tapa. Le corps enfermé dans sa coquille originelle devient souffle, ouverture et apparition au monde.
À travers ces trois pièces, le texte de Titaua Porcher résonne avec le parcours personnel de Hinatea, diagnostiquée d’un syndrome des ovaires polykystiques. Les pulsations répétitives du poème — Tum tum — deviennent alors battements internes : mémoire hormonale, rythme biologique, fatigue invisible, désir de transformation. Le mythe de création glisse progressivement vers une autobiographie corporelle.
Dans cette série, le tapa agit moins comme un support que comme une peau vivante. Les fibres battues, les pigments naturels et les textures organiques absorbent les récits physiques et émotionnels contenus dans les œuvres. Chaque pièce conserve également la trace du travail du duo : culture des aute, fabrication des outils, battage des fibres, préparation des teintures végétales et élaboration lente des motifs.
Avec cette série présentée dans HINE, Moe et Hinatea poursuivent leur recherche autour du tapanisme, une approche où le tapa devient espace de relation entre corps, territoire, mémoire et cosmologie océanienne. Les œuvres ne cherchent pas à figer une tradition, mais à révéler la capacité du tapa à accueillir des récits profondément actuels, sensibles et humains.