Entre fragilités humaines et puissances océaniques
En amont de la Biennale de Sydney, plusieurs tapa makers du Pacifique se sont réunis à Waiheke Island, en Nouvelle-Zélande, pour un temps de préparation collective autour du projet Ten Thousand Suns. Pensé comme un wānanga: un espace de transmission, de création et de réflexion partagé, ce rassemblement réunissait des artistes et makers venus de différents territoires océaniens autour des pratiques culturelles liées au barkcloth.
Si Moeava Meder n’a finalement pas pu participer à cette résidence pour des raisons personnelles et familiales, Hinatea Colombani y a vécu une expérience profondément marquante, à la fois humaine, artistique et culturelle.
Dans les paysages humides et les rivages de Waiheke, les journées étaient rythmées par les discussions collectives, les chants, les repas partagés et les expérimentations autour des pigments naturels. Très vite, le wānanga est devenu un espace de reconnexion entre makers océaniens, où les différences de langues, de territoires et de traditions laissaient place à une mémoire commune du geste, de la plante et de l’Océan.
Mais derrière cette apparente harmonie, le collectif a également traversé des tensions importantes. L’absence d’un véritable leadership humain et collectif, associée à certaines dynamiques d’ambition personnelle et financière autour du projet, a parfois fragilisé l’équilibre du groupe. Comme souvent dans les grands événements artistiques internationaux, les réalités institutionnelles, les enjeux de visibilité et les logiques de pouvoir sont venues se confronter aux valeurs de partage et de transmission portées par les makers.
Pour Hinatea, cette expérience a été une confrontation directe avec les paradoxes du monde de l’art contemporain : comment préserver l’intégrité des pratiques culturelles océaniques dans des espaces parfois dominés par des logiques de production, de représentation et de valorisation économique ?
Et pourtant, malgré ces fragilités, quelque chose de plus fort a émergé.
La solidarité entre les makers, la force des liens humains et les valeurs profondément relationnelles des peuples du Pacifique ont progressivement repris le dessus. Dans les silences, les gestes partagés, les chants improvisés ou les discussions nocturnes autour des fibres et des teintures, une autre forme de collectif s’est construite moins institutionnelle, mais profondément humaine.
Pour Hinatea, ce séjour à Waiheke a confirmé que le tapa dépasse largement le cadre de l’objet artistique. Il agit comme un espace de relation, une archive vivante capable de reconnecter les peuples océaniens à leurs histoires communes, malgré les tensions contemporaines qui traversent les mondes artistiques et culturels.
Au-delà de la préparation de la Biennale, le wānanga a surtout laissé la trace d’une expérience humaine forte : celle d’un Océan encore capable de se reconnaître à travers les plantes, les gestes, les fibres et les valeurs de partage. Une mémoire collective plus puissante que les conflits de pouvoir, et plus durable que les ambitions individuelles.